Influences

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René-Daniel Dubois nous parle de ceux qui l’ont influencé.

L’un s’appelle Alain

Et l’autre était André

À vingt-cinq ou trente ans – peut-être même à quarante… – une idée pareille m’aurait certainement époustouflé. Et sans doute aussi fait éclater d’un interminable fou-rire.

Mais à présent que j’ai très largement passé le cap des cinquante, elle s’impose.

« Il en va des influences qui m’ont « fait » artiste comme d’à peu près toutes celles que j’ai pu ressentir, dans quelque sphère de ma vie que ce soit. Aucune de ces influences, dans cette sphère qui lui était propre, n’a jamais été unique. »

Je veux dire « la seule. » Je veux dire : « à un même moment. »

Chaque fois que je me suis senti partir en orbite autour d’un être, d’un questionnement, d’une idée, d’une manière de faire, d’une esthétique, d’une sensibilité ou de quoi que ce soit d’autre… il y avait une autre force, tout aussi importante mais peut-être moins évidente sur le coup, qui était aussi à l’œuvre.

Et les deux étaient indéfaisablement liées.

Je crois bien n’avoir jamais été ici ou là, de toute ma vie.

J’ai aimé X à la folie, certes. Mais, même dans la passion que je ressentais à son égard, cet aspect-ci ou tel autre, mais qui, lui, m’était inspiré par Y, jouait un rôle déterminant.

Je ne peux rien être d’autre qu’un artiste. Mais je n’ai jamais pu oublier que la science aussi m’a longtemps captivé.

Ce qui se passe dans notre esprit, ce que nous appelons pour faire vite « l’imagination », me ravit depuis toujours. Mais j’ai été, et demeure, tout autant obsédé par les formes de la vie sociale, que nous appelons « Politique ».

Et ainsi de suite. Comme disaient les alchimistes.

J’ai toujours été à la fois là-bas, ici et… entre les deux.

En ce qui a trait au façonnement de ma… euh… de ma personnalité artistique…, cette double influence, vécue entre dix-huit et vingt-quatre ans, à l’École nationale puis à Paris, est frappante.

Il faudrait bien écrire une brique épaisse comme ça, rien que pour commencer à rendre justice à sa complexité.

Ils ont été deux, donc.

L’un était Français. Et l’autre d’ici.

L’un avait des gestes ronds, fluides, il fumait la pipe et à tout bout de champ il éclatait d’un grand rire sonore qui me donnait une folle envie de comprendre, moi aussi, pour pouvoir rire avec lui, ce qu’il venait de saisir de si drôle dans la situation qui s’était déroulée devant nous.

L’autre semblait concentré en permanence, de toutes ses forces, sur une idée qui n’avait vraiment pas l’air rigolote, qui était peut-être bien torturante, et qui paraissait le hanter. Il était économe de ses gestes, souvent silencieux. Et ses grands sourires, qui fleurissaient tout au ralenti, me pénétraient jusqu’aux os.

Entre l’un et moi, il n’y a jamais eu autre chose que le vouvoiement.

Entre l’autre et moi, le tutoiement, comme il est de mise chez nous, a été pour ainsi dire immédiat.

L’un s’appelle Alain.

L’autre s’appelait André.

Knapp.

Et Pagé.

Issu comme je l’étais d’une société où n’a pour ainsi dire aucune espèce d’importance et est même nuisible tout ce qui ne se mange pas, ne rapporte pas de cash ou n’aide pas à faire de vous, dans le regard de la Nâtion, un obéissant et donc acceptable citoyen, mine de rien, sans jamais vous jouer à grands coups de spatule ni dans la cervelle ni dans l’âme, pas à pas, Knapp m’a mené jusqu’au seuil d’où j’ai pu commencer d’apercevoir, médusé, la richesse de ce qui se déroule aux tréfonds de nous. Et qui cherche le chemin du monde.

D’exercice en exercice, sans même jamais (pour autant qu’il m’en souvienne…) aborder la question en autant de mot, de remarques sur la peinture contemporaine en commentaires sur la nature des symboles et la nécessité de la culture, c’est lui qui m’a permis, à des années de distance, de tout à coup identifier la source du vertige absolu qui venait de se saisir de moi : les innombrables fragments de représentations du monde, qui dansent en nous, sont aussi complexes, riches et fertiles que ceux du monde physique que nous habitons.

Et ce foisonnement, ce prodigieux ballet qui se déroule sans trêve au cœur de nous, nous pouvons l’écouter, nous pouvons le danser, nous pouvons laisser notre conscience surfer sur ses autoroutes ou flâner dans ses chemins de traverse. À l’infini.

Notre imagination si mal aimée n’est ni le sous-sol, ni le dépotoir, ni un service subalterne, une bizarrerie de notre conscience. Elle EST notre conscience. Elle en est la source.

Mais pour que je puisse entendre ce qu’allait un jour me dire Knapp, pour que je puisse un jour commencer à me pencher sur la question « Qu’est-ce que c’est que je ? », il fallait d’abord que je sache qu’il y en existait un, « je ». Ou que j’en écoute l’intuition, à tout le moins. Et ça, c’est à Pagé, que je le dois.

Deux ou trois fois j’étais allé le voir à son bureau pour lui annoncer que je quittais l’École nationale. Et le souvenir de ses réponses, chaque fois, et celui encore d’une rencontre que nous eûmes deux jours à peine après la fin de mes études, et durant laquelle il me fit un résumé limpide et extraordinairement réconfortant de mon passage à l’École, comptent parmi les moments les plus lumineux de mon existence.

Pour que je sois en mesure d’entendre ce que Knapp allait me dire un jour, il fallait que je devienne autre chose qu’une termite parmi les termites, autre chose que ce mon passage au secondaire et au cegep, dans des institutions énormes, démentes et stériles, avait fait de moi.

Deux hommes. Deux artistes. Deux extraordinaires pédagogues.

Aussi différents qu’on puisse en imaginer.

Dont je n’ai jamais par la suite rencontré la pareille.

À qui je ne dois pas tout, non.

Mais à qui je dois l’essentiel.

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